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Bertrand de la Chapelle, une incarnation de la gouvernance de l’internet.

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Le 27/08/26

Nous avons appris avec stupeur et tristesse la disparition, hier mercredi 26 août 2026, de Bertrand de la Chapelle.

Au nom de l’Afnic, de ses collaborateurs et de ses membres, je voudrais ici écrire quelques mots pour illustrer l’importance qui fut et qui demeure la sienne dans la gouvernance de l’internet, et plus généralement comment son action et sa personnalité ont inspiré une génération d’acteurs de l’internet, en France comme à l’international.

Bertrand de La Chapelle

Alors que j’écris ces lignes, toujours sous le coup d’une émotion rendue plus forte encore par la soudaineté de cette nouvelle, l’Afnic dans son ensemble veut exprimer ses plus sincères condoléances à Ayesha Hassan, sa compagne et sa partenaire dans tous les accomplissements que je vais évoquer, et bien sûr, à ses enfants et à ses proches.

Il est presque impossible de résumer l’action et la pensée de Bertrand. Lui-même, d’ailleurs, n’était pas non plus forcément adepte de la concision. Mais il est possible de tirer des lignes de force qui, toutes, affirment une cohérence entre sa personnalité, son action, sa pensée.

Bertrand de la Chapelle était ingénieur, diplomate, entrepreneur, historien, manageur, essayiste à ses heures. Il était militant également, mais d’un genre rare. Amoureux du collectif et de la confrontation constructive, adepte, si je peux l’écrire ainsi, de la dialectique en ce qu’elle dépasse les contradictions dès lors que ces dernières s’expriment.

Il n’était pas un soldat, pas plus qu’un général. Il n’avait pas besoin d’être roi pour qu’on suive son panache. Il n’avait pas envie d’être soldat pour suivre ce panache. Il était le panache blanc, reconnaissable de loin dans toutes les assemblées.

Sa curiosité et sa rigueur d’ingénieur ne lui suffisaient pas. Il fallait qu’il donne un sens profond, voire même primordial aux actions. À quel objet, A quelle aventure anthropologique cette curiosité et cette puissance de pensée pouvait-elle s’appliquer ?

A Internet bien entendu.

Internet, car cette aventure porte toutes les dimensions que j’ai évoquées. Dimension technique, organisationnelle, éthique et méthodologique, ayant des effets sociologiques, des conséquences politiques.

Cet immense terrain de jeu qu’est Internet a ses règles parfois floues, quand il s’agit de sa gouvernance, et son succès vient en grande partie de la recherche du consensus des acteurs, de l’objectivation et du partage de la vision des problèmes à régler, de l’attention à la méthode.

Tout Bertrand de la Chapelle était là, et en conceptualisant le dialogue multi-acteurs comme peu l’ont conceptualisé, en l’organisant, en le pratiquant comme peu l’ont pratiqué, c’est un peu comme s’il avait plaqué sur une utopie réalisée (Internet) sa propre utopie. Et cela a fonctionné !

Trouver des formes d’organisation nouvelles

J’ai rencontré Bertrand quand lui et Béatrice Pluchon m’ont fait venir au Ministère des affaires étrangères, en 2001, au sein de ce qui était alors la Mission pour les nouvelles technologies de l’information et de la communication (MNTIC). Non pas un bureau, ni une sous-direction, une mission. Et tout est là. Il fallait sortir, voyager, porter une parole et la recevoir, dialoguer, convaincre. Missionnaires d’un monde qui doit advenir, et dont il faut bien accompagner l’avènement. Une tâche ardue, dans un environnement somme toute assez conservateur même si la Direction de l’Audiovisuel extérieur et des techniques de communication de Richard Boidin n’était certainement pas le service le plus conformiste du Quai d’Orsay de l’époque, une tâche telle qu’elle ne pouvait être accomplie qu’en brisant les barrières des conventions et des obédiences, en faisant se rencontrer et dialoguer des étrangers les uns aux autres.

Le Sommet Mondial sur la Société de l’information fut donc le premier champ de réalisation de cet idéal de Bertrand de la Chapelle. Le dialogue entre tous les acteurs.

Je crois pouvoir dire que chacune et chacun ayant participé aux interminables discussions et négociations entre 2000 (les premières réunions préparatoires) et 2005, la dernière phase du Sommet, dite phase de Tunis, se souvient de Bertrand.

D’abord en tant que diplomate, puis en tant que représentant de la société civile, et avec Ayesha Hassan à l’époque à la chambre de commerce internationale, avec un pied aussi au sein du secteur privé. Il joua tous les rôles, se mit à la place de chacun, voulu et réussit en partie à forcer ce dialogue et ce respect mutuel entre des acteurs qui se méfiaient les uns des autres. Il démontra par la rigueur de ses raisonnements et par son expérience personnelle, qu’il y avait au sein de cette assemblée disparate d’états, de patrons, de militants d’ONG, d’ingénieurs méfiants envers toute forme de « politique », de fonctionnaires internationaux bousculés dans leurs habitudes, de journalistes, d’universitaires circonspects, un terrain d’entente. Faire vivre et croitre Internet car il représentait une opportunité pour chacun, quel que soit son point de vue initial. Le protéger de dérèglements de gouvernance qui auraient donné trop de pouvoir à l’une ou l’autre des parties prenantes. Ce faisant, illustrer la force d’un modèle multi-acteurs qui permettait de réaliser une des plus grandes et des plus belles inventions humaines.

Trouvant dans l’ICANN une forme de réalisation concrète de cet esprit multi-acteurs, et bien que pas spécialement passionné par les noms de domaine et les adresses IP, il s’y investit fortement, jusqu’à rejoindre son Conseil d’Administration en 2010, non sans avoir, dans les années précédentes, rejoint une fois encore la diplomatie française pour construire le poste d’ambassadeur thématique et envoyé spécial pour la société de l’information. On notera que, quel que soit le prestige d’un tel titre, il fallut y rajouter « envoyé spécial ». Cela garantissait de pouvoir sortir des sentiers battus, de franchir des frontières inconnues.

Cet esprit du poste, avec leurs différences et leur diversité de talent, l’immense majorité de ses successeurs dans la fonction l’ont maintenu. Richard Boidin, David Martinon, Henri Verdier chacun à sa façon ont prolongé cet esprit de francs-tireurs au service de la France et de l’internet libre et ouvert. L’un n’allant pas sans l’autre, c’est la leçon et la genèse de l’action de Bertrand de la Chapelle.

BdelaChapelle_PBonis
Bertrand de La Chapelle le 26 février 2013, à Paris, une rencontre entre l'ICANN et la communauté numérique française organisée par l'Afnic

Pierre Bonis, de dos, échange avec Bertrand de La Chapelle, qui lui fait face et accompagne ses propos d’un geste de la main. Le troisième homme, de dos participant à la conversation est Mathieu Weill.

Des initiatives de dialogue et des actions concrètes

Ayant quitté trop tôt le Board de l’ICANN, tout comme Sébastien Bachollet, Bertrand, on en revient au panache, s’engagea encore davantage dans l’illustration de sa foi dans l’approche multi-acteurs sur Internet. Ayant accepté de sacrifier sa carrière de haut fonctionnaire pour assumer l’expérience de membre du Board de l’ICANN, il fonda, dans les années qui suivirent, avec des collègues et amis, plusieurs initiatives qui sont encore aujourd’hui exemplaires et vivaces.

Je n’en citerai ici que deux, dont l’Afnic a été partie prenante.

En 2012, il fonde, aux côtés de Paul Fehlinger un réseau de discussion très lié à l’IGF monde : Internet and Jurisdiction policy Network. Cette initiative, rassemblant des géants de la tech, des registres internet comme l’Afnic, des chercheurs, des ONG, des organisations intergouvernementales, cherche à trouver une articulation concrète et efficace entre le caractère transnational d’Internet et l’application souveraine des lois au sein des Etats. Le dialogue produit des solutions, de la reconnaissance mutuelle, la sortie des postures. C’est l’esprit même du FGI décidé par le Sommet mondial sur la Société de l’Information, appliqué à un cas concret (et probablement un des plus difficiles). Encore aujourd’hui, cette initiative est vivace. Ses publications sont inspirantes pour de nombreux acteurs, dont des gouvernements.

En 2014, il organisa, contre vents et marrées, et malgré de nombreuses polémiques assez vaines, le premier forum sur la gouvernance de l’Internet France. Le flambeau fut repris quelques années plus tard par ISOC France, toujours avec l’Afnic, et ce forum est toujours vivace. Mais c’est à Bertrand que nous devons d’avoir construit cette première édition, dans une France qui ne donnait pas cher de cette initiative, entre nostalgie un peu grincheuse de l’époque de cyclades puis du minitel, et antiaméricanisme atavique. Il en fallait du courage et de l’abnégation, alors que des patrons voyaient les ONG comme des hippies, des ONG voyaient les patrons comme des usurpateurs privatisateurs de l’internet commun, des membres de la communauté technique tous les autres comme des bavards inutiles, et chacun voyant l’Etat comme une sorte de menace (pas pour les mêmes raisons), l’Etat, pour sa part, voyant à l’époque cette initiative comme étrange et se gardant bien de trop s’y investir.

Bien sûr, cette naissance du FGI France fut un immense succès, avec un nombre de visiteurs et de participants à ce jour jamais égalé, et une reconnaissance, à posteriori, de son utilité. Nombre de membres du comité d’organisation actuel du FGI France avaient déjà été appelés par Bertrand pour organiser le FGI de 2014.

Enfin, et bien qu’il n’en fût pas cette fois l’initiateur, Bertrand de la Chapelle fut un artisan de la réussite de l’initiative « Netmundial », une des plus belles et utiles tentatives de définition de ce qu’est le système multi-acteurs, organisée par nos amis et collègues brésiliens de cgi.br et de nic.br. La force de modération, la méthode d’écoute et la hauteur de vue de Bertrand auront permis de trouver, en 2014 comme en 2024, dix ans plus tard, de vrais consensus et d’aboutir à ce que nous considérons, à l’Afnic, comme un des textes les plus riches et intelligents d’expression du fonctionnement de la gouvernance de l’internet.

A travers ces quelques exemples de la vie et de l’œuvre de Bertrand de la Chapelle, j’ai voulu, au nom de notre association qui porte ces mêmes valeurs d’optimisme et d’ouverture autour de la société de l’information et d’Internet, illustrer bien que de manière parcellaire et incomplète l’influence incroyable que Bertrand a eue sur ceux qui le connaissaient, et sur ceux qui ne le connaissaient pas mais profitent, chaque jour et sans le savoir, de son inlassable plaidoyer pour l’écoute, le dialogue, et la création de consensus.

D’autres ont leur place éminente et leurs réalisations dans l’histoire de la gouvernance de l’internet, et notamment en France. Ils sont nombreux à être membres de l’Afnic. Mais chacune et chacun de ces pionniers sait bien que sans Bertrand, rien n’aurait été pareil et que nous lui devons toutes et tous énormément.

Sa disparition qui est d’abord et avant tout un déchirement pour sa famille et ses proches, est une immense perte pour nous toutes et tous, impliqués tous les jours pour un internet ouvert.

Son œuvre perdure, de par sa force, mais également grâce à celles et ceux qui ont été à ses côtés toutes ces années et qui ont été influencés et nourris intellectuellement et par l’exemple de Bertrand.

Nous nous rappellerons son élégance physique et intellectuelle, cette civilité qui le caractérisait, ce sourire puis ce rire, son optimisme qui n’était jamais une naïveté, sa force de rassemblement et de conviction. Il avait coutume de dire qu’il fallait convaincre ceux qui convainquent. A nous de poursuivre son œuvre, sans nostalgie, en regardant l’avenir, mais avec l’immense respect que l’on doit à son œuvre, et à cette heure, malgré l’immense tristesse qui nous étreint.

Merci Bertrand.

Pierre

À propos de l'Afnic

L’Afnic est l’Association Française pour le Nommage Internet en Coopération. Elle est l’office d’enregistrement désigné par l’État pour la gestion des noms de domaine en .fr. L’Afnic gère également les extensions ultramarines .gf (Guyane française), .gp (Guadeloupe), .mq (Martinique), .pm (Saint-Pierre et Miquelon), .re (Île de la Réunion), .tf (Terres australes françaises), .wf (Wallis et Futuna) et .yt (Mayotte).

Outre la gestion des extensions françaises de l’internet, le rôle de l’Afnic s’inscrit dans une mission d’intérêt général plus large, qui consiste à contribuer au quotidien, grâce aux efforts de ses équipes et de ses membres, à un internet sûr et stable, ouvert aux innovations et où la communauté internet française joue un rôle de premier plan. Ainsi, l’Afnic, association à but non lucratif, s’engage à verser annuellement 11 % de son chiffre d’affaires lié aux activités du .fr à des actions d’intérêt général, en affectant notamment 1,3 million d’Euros minimum chaque année à la Fondation Afnic pour la Solidarité numérique.

L’Afnic est également l’opérateur technique de registre d’entreprises et collectivités ayant choisi d’avoir leur propre extension, telle que .paris, .bzh, .alsace, .corsica, .mma, .ovh, .leclerc ou .sncf.

Fondée en 1997 et basée à Saint-Quentin-en-Yvelines, l’Afnic compte aujourd’hui 100 collaborateurs.