Réflexions préliminaires sur l’évaluation des performances des registrars

Juin 2015

L’introduction des nouveaux TLD (Top-level Domains) sur le marché à partir de 2014 a remis au premier plan les relations entre registres et bureaux d'enregistrement (registrars). Si certains comme Michele Neylon (Blacknight) ont insisté sur le fait que le rapport de forces allait s’inverser en faveur des registrars, la possibilité offerte aux registres de créer leurs propres registrars est susceptible de faire mentir ce pronostic. Pour tous les nouveaux entrants, la gestion efficace de leurs réseaux de distribution, c’est-à-dire de leur capacité d’accès au marché, est un enjeu stratégique d’importance vitale.

L’étude des données quantitatives à notre disposition est pourtant source d’étonnements que nous partageons ici avec la communauté sans prétendre apporter de réponses définitives. Les constats et les questions qu’ils suscitent sont un premier jalon dans une meilleure connaissance du marché des noms de domaine appuyée par l’analyse et l’élaboration des indicateurs les plus pertinents pour aider les acteurs à construire leurs stratégies et à en évaluer les résultats.

Un nombre croissant de registrars actifs sur les nTLD

Nous distinguons trois indicateurs pour l’étude des registrars d’un TLD donné :

  • a) les registrars référencés dans les rapports ICANN, c’est-à-dire susceptibles de commercialiser le nTLD ;
  • b) les registrars opérationnels possédant au moins un nom en portefeuille, et ayant donc prouvé leur capacité technique de traiter les commandes de leurs clients
  • c) les registrars actifs, c’est-à-dire ayant déposé au moins un nom de domaine dans la période considérée. Ce seuil de 1 nom déposé est très bas mais permet d’éviter d’entrer dans des débats sur la limite la plus pertinente pour considérer qu’un registrar est « actif » ou non.

  Figure 1 - Evolution des registrars de nTLD Fig. 1 – Evolution des registrars opérant sur les nTLD
Source : ICANN / Registry Analytics by Afnic


La Fig. 1 montre que les nombres de registrars opérationnels et actifs sont passés de 50 en janvier 2014 à 200 en février 2015, soit une multiplication par 4, alors que le nombre de registrars référencés n’était « que » multiplié par 2 dans la même période. Ceci correspond à la période de mise en place du marché des nTLD. Au global, la proportion de registrars actifs par rapport aux registrars opérationnels est supérieure à 90 %. Des sondages menés sur divers nTLD montrent cependant que les situations sont plus contrastées dans les cas particuliers. Ainsi, pour le .xyz, 58 % seulement des registrars opérationnels avaient été « actifs » en février 2015 (date du dernier rapport ICANN disponible).

Le ratio de registrars opérationnels sur les registrars référencés permet d’illustrer la motivation desdits registrars à commencer la commercialisation du nTLD. Le ratio de registrars actifs rapportés aux registrars opérationnels mesure le niveau d’implication des registrars étant en capacité technique de commercialiser le nTLD auprès de leurs clients. Il reflète aussi l’intensité de la demande. Un ratio très bas, ou en déclin, peut laisser penser que le registre n’anime pas suffisamment son réseau de registrars, ou bien que ceux-ci, après s’être mis en capacité de répondre à une éventuelle demande, ne rencontrent pas le succès escompté auprès de leurs clients. Cette situation est malheureuse aussi bien pour le registre, qui ne dispose peut-être pas des canaux de distribution lui permettant de toucher ses cibles, que pour les registrars, qui ont investi à perte dans l’implémentation du nTLD dans leurs systèmes.

Les « leaders » - des modèles à suivre ?

L’étude des parts de marché des 5 premiers registrars dans le portefeuille des 10 principaux nTLD (en volume) nous conduit à des constats étonnants. Le tableau 1 montre cette proportion en février 2015 et en juin 2015.

Tableau 1 - Parts de marché des 5 premiers registrars de nTLD

 Tableau 1 - Parts de marché des 5 premiers registrars dans les 10 premiers nTLD
(selon le classement Ntldstats.com de juin 2015)
Source : ICANN / Registry Analytics by Afnic (02/2015) ; nTLDstats.com (06/2015)

 

On constate que la moyenne pour les 10 premiers nTLD est de 90 %, soit plus de deux fois la moyenne de l’ensemble des nTLD. La concentration de ces portefeuilles est donc extrême, et avec ses 66 % le .club fait figure d’outsider. Or cette proportion des « leaders » pour chaque nTLD peut être considérée comme le reflet de l’appropriation de ce nTLD par la communauté des registrars, ou « l’appétence » que ceux-ci ont de le commercialiser. Dans certains cas comme les XN--SES554G (.网址) ou les .realtor, le niveau de 100 % s’explique par le fait que le registre est son propre registrar. Ce sera aussi le cas de nombreux .corp TLD.

Les .xyz, .science, .party, .top et .link et peut-être le .wang appartiennent à la catégorie des nTLD « poussés » par une poignée de registrars procédant à des dépôts en masse dans le cadre de stratégies très agressives.

Le cas du .berlin est plus complexe, car il s’agit d’un geo-TLD. Sa cible étant localisée géographiquement, son réseau de distribution « naturel » est essentiellement composé de registrars allemands et de très grands registrars internationaux.

Le .club enfin reste nettement plus concentré que la moyenne mais à un niveau sensiblement inférieur à ceux de ses pairs. Or nous savons que c’est aussi celui des nTLD qui a le moins été « victime » pour l’instant, de stratégies de gratuité ou de quasi-gratuité de la part des registrars. Son ratio illustre donc une meilleure appropriation par les registrars et à terme, on peut l’espérer pour lui, une plus grande efficacité d’un réseau plus solidement maillé que ceux des « nTLD – champignons », par référence à ces villes du Far-West sorties de terre en quelques jours avant de sombrer dans l’oubli lorsque leurs habitants les désertèrent tout aussi rapidement qu’ils les avaient peuplées.

Une mesure du taux de concentration « normal » ?

Le principal problème lorsqu’on construit un nouvel indicateur est de situer les niveaux permettant son interprétation. À partir de quelles valeurs est-il rassurant, inquiétant, ou bien neutre ? À défaut de recul sur les nTLD qui n’ont pas encore beaucoup d’historique, la moyenne des parts de marché des 5 leaders sur l’ensemble des nTLD (cf. Fig. 2) permet d’avoir un repère même si elle est biaisée par les stratégies de dépôts massifs évoqués ci-dessus. Son évolution globalement orientée à la baisse est favorable pour les nTLD car elle montre qu’ils attirent un nombre croissant de registrars actifs.

 

Figure 2 - Evolution de la part de marché des 5 premiers registrars de nTLD

 Fig. 2 – Evolution de la part de marché des 5 premiers registrars dans les nTLD
Source : ICANN / Registry Analytics by Afnic

 

On peut considérer qu’un nTLD ayant un taux de concentration plus fort que la moyenne pourra se réjouir d’être propulsé par quelques acteurs particulièrement moteurs. Mais cette médaille a son revers : ne vaut-il pas mieux être dans la situation du nTLD qui a su convaincre un plus grand nombre de registrars de s’impliquer réellement dans son développement, en dépendant de ce fait beaucoup moins des « caprices » ou revirements de stratégies de ses « leaders » ?

Quels enseignements en retirer ?

L’impression principale qui se dégage est qu’il sera difficile de créer un indicateur unique pour mesurer les performances des stratégies de distribution des nTLD (et des extensions Internet en général). La performance doit être mesurée par rapport aux objectifs, or ceux-ci ne sont pas les mêmes selon que l’on est un « pur générique » à vocation mondiale ou un nTLD ciblant une niche de clients bien précis.

Il est certain que de voir une faible proportion des registrars opérationnels enregistrer des noms met en lumière un problème d’animation ou d’adéquation du réseau à la cible (et donc un risque de sous-performance). De la même manière, un décalage trop important entre les registrars référencés et les registrars opérationnels témoigne d’un « gap » anormal entre les intentions des registrars et leur passage à l’acte effectif.

Selon le profil du nTLD, il sera logique de le voir fonctionner avec un réseau de registrars restreint mais motivé, ou bien avec un réseau plus étendu tout en restant par exemple concentré sur un continent ou un pays donné. Se référer à des moyennes globales est donc nécessaire, mais insuffisant pour donner une image de la performance exploitable en termes d’actions stratégiques.

Les indicateurs présentés dans les précédentes éditions de notre Observatoire pour mesurer la performance des extensions (Taux de création et Taux de rétention) peuvent aussi s’avérer très utiles dans la quantification de la performance individuelle des registrars et le pilotage de la stratégie de distribution, en prenant en compte le biais lié aux transferts entrants et sortants.

 

 

 

 

Read this page in English Haut de page